Back to
Candide.
Back to Chapter 24: De Paquette et de Frère Giroflée
English translation: Candide and Martin Pay a Visit to Seignor Pococurante, a Noble Venetian
Candide et Martin allèrent en gondole sur la Brenta et
arrivèrent au palais du noble Pococuranté. Les jardins étaient bien
entendus, et ornés de belles statues de marbre; le palais, d'une belle
architecture. Le maître du logis, homme de soixante ans, fort riche, reçut
très poliment les deux curieux, mais avec très peu d'empressement, ce qui
déconcerta Candide et ne déplut point à Martin.
D'abord deux filles jolies et proprement mises servirent
du chocolat qu'elles firent très bien mousser. Candide ne put s'empêcher
de les louer sur leur beauté, sur leur bonne grâce et sur leur adresse. «
Ce sont d'assez bonnes créatures, dit le sénateur Pococuranté; je les
fais quelquefois coucher dans mon lit, car je suis bien las des dames de la
ville, de leurs coquetteries, de leurs jalousies, de leurs querelles, de
leurs humeurs, de leurs petitesses, de leur orgueil, de leurs sottises, et
des sonnets qu'il faut faire ou commander pour elles; mais, après tout, ces
deux filles commencent fort à m'ennuyer. »
Candide, après le déjeuner, se promenant dans une longue
galerie, fut surpris de la beauté des tableaux. Il demanda de quel maître
étaient les deux premiers. « Ils sont de Raphaël, dit le sénateur; je
les achetai fort cher par vanité il y a quelques années; on dit que c'est
ce qu'il y a de plus beau en Italie, mais ils ne me plaisent point du tout:
la couleur en est très rembrunie; les figures ne sont pas assez arrondies,
et ne sortent point assez; les draperies ne ressemblent en rien à une étoffe;
en un mot, quoi qu'on en dise, je ne trouve point là une imitation vraie de
la nature. Je n'aimerai un tableau que quand je croirai voir la nature
elle-même: il n'y en a point de cette espèce. J'ai beaucoup de tableaux
mais je ne les regarde plus. »
Pococuranté, en attendant le dîner, se fit donner un
concerto. Candide trouva la musique délicieuse. « Ce bruit, dit Pococuranté,
peut amuser une demi-heure; mais, s'il dure plus longtemps, il fatigue tout
le monde, quoique personne n'ose l'avouer. La musique aujourd'hui n'est plus
que l'art d'exécuter des choses difficiles, et ce qui n'est que difficile
ne plaît point à la longue.
« J'aimerais peut-être mieux l'opéra, si on n'avait pas
trouvé le secret d'en faire un monstre qui me révolte. Ira voir qui voudra
de mauvaises tragédies en musique, où les scènes ne sont faites que pour
amener, très mal à propos, deux ou trois chansons ridicules qui font
valoir le gosier d'une actrice; se pâmera de plaisir qui voudra, ou qui
pourra, en voyant un châtré fredonner le rôle de César et de Caton et se
promener d'un air gauche sur des planches; pour moi, il y a longtemps que
j'ai renoncé à ces pauvretés, qui font aujourd'hui la gloire de l'Italie,
et que des souverains payent si chèrement. » Candide disputa un peu, mais
avec discrétion. Martin fut entièrement de l'avis du sénateur.
On se mit à table, et après un excellent dîner, on
entra dans la bibliothèque. Candide, en voyant un Homère magnifiquement
relié, loua l'illustrissime sur son bon goût. « Voilà, dit-il, un livre
qui faisait les délices du grand Pangloss, le meilleur philosophe de
l'Allemagne. -- Il ne fait pas les miennes, dit froidement Pococuranté; on
me fit accroire autrefois que j'avais du plaisir en le lisant; mais cette répétition
continuelle de combats qui se ressemblent tous, ces dieux qui agissent
toujours pour ne rien faire de décisif, cette Hélène qui est le sujet de
la guerre, et qui à peine est une actrice de la pièce; cette Troie qu'on
assiège et qu'on ne prend point, tout cela me causait le plus mortel ennui.
J'ai demandé quelquefois à des savants s'ils s'ennuyaient autant que moi
à cette lecture. Tous les gens sincères m'ont avoué que le livre leur
tombait des mains, mais qu'il fallait toujours l'avoir dans sa bibliothèque,
comme un monument de l'antiquité, et comme ces médailles rouillées qui ne
peuvent être de commerce.
-- Votre Excellence ne pense pas ainsi de Virgile? dit
Candide. -- Je conviens, dit Pococuranté, que le second, le quatrième et
le sixième livre de son Énéide sont excellents; mais pour son pieux Énée,
et le fort Cloanthe, et l'ami Achates, et le petit Ascanius, et l'imbécile
roi Latinus, et la bourgeoise Amata, et l'insipide Lavinia, je ne crois pas
qu'il y ait rien de si froid et de plus désagréable. J'aime mieux le Tasse
et les contes à dormir debout de l'Arioste. -- Oserais-je vous demander,
monsieur, dit Candide, si vous n'avez pas un grand plaisir à lire Horace?
-- Il y a des maximes, dit Pococuranté, dont un homme du monde peut faire
son profit, et qui, étant resserrées dans des vers énergiques, se gravent
plus aisément dans la mémoire. Mais je me soucie fort peu de son voyage à
Brindes, et de sa description d'un mauvais dîner, et de la querelle des
crocheteurs entre je ne sais quel Pupilus, dont les paroles, dit-il, étaient
pleines de pus, et un autre dont les paroles étaient du vinaigre. Je n'ai
lu qu'avec un extrême dégoût ses vers grossiers contre des vieilles et
contre des sorcières; et je ne vois pas quel mérite il peut y avoir à
dire à son ami Mæcenas que, s'il est mis par lui au rang des poètes
lyriques, il frappera les astres de son front sublime. Les sots admirent
tout dans un auteur estimé. Je ne lis que pour moi; je n'aime que ce qui
est à mon usage. » Candide, qui avait été élevé à ne jamais juger de
rien par lui-même, était fort étonné de ce qu'il entendait; et Martin
trouvait la façon de penser de Pococuranté assez raisonnable.
« Oh! voici un Cicéron, dit Candide; pour ce grand
homme-là, je pense que vous ne vous lassez point de le lire? -- Je ne le
lis jamais, répondit le Vénitien. Que m'importe qu'il ait plaidé pour
Rabirius ou pour Cluentius? J'ai bien assez des procès que je juge; je me
serais mieux accommodé de ses oeuvres philosophiques; mais, quand j'ai vu
qu'il doutait de tout, j'ai conclu que j'en savais autant que lui, et que je
n'avais besoin de personne pour être ignorant.
-- Ah! voilà quatre-vingts volumes de recueils d'une académie
des sciences, s'écria Martin; il se peut qu'il y ait là du bon. -- Il y en
aurait, dit Pococuranté, si un seul des auteurs de ces fatras avait inventé
seulement l'art de faire des épingles; mais il n'y a dans tous ces livres
que de vains systèmes et pas une seule chose utile.
-- Que de pièces de théâtre je vois là! dit Candide;
en italien, en espagnol, en français! -- Oui, dit le sénateur, il y en a
trois mille, et pas trois douzaines de bonnes. Pour ces recueils de sermons,
qui tous ensemble ne valent pas une page de Sénèque, et tous ces gros
volumes de théologie, vous pensez bien que je ne les ouvre jamais, ni moi
ni personne. »
Martin aperçut des rayons chargés de livres anglais. «
Je crois, dit-il, qu'un républicain doit se plaire à la plupart de ces
ouvrages, écrits si librement. -- Oui, répondit Pococuranté, il est beau
d'écrire ce qu'on pense; c'est le privilège de l'homme. Dans toute notre
Italie, on n'écrit que ce qu'on ne pense pas; ceux qui habitent la patrie
des Césars et des Antonins n'osent avoir une idée sans la permission d'un
jacobin. Je serais content de la liberté qui inspire les génies anglais si
la passion et l'esprit de parti ne corrompaient pas tout ce que cette précieuse
liberté a d'estimable. »
Candide, apercevant un Milton, lui demanda s'il ne
regardait pas cet auteur comme un grand homme. « Qui? dit Pococuranté, ce
barbare qui fait un long commentaire du premier chapitre de la Genèse en
dix livres de vers durs? ce grossier imitateur des Grecs, qui défigure la
création, et qui, tandis que Moïse représente l'Être éternel produisant
le monde par la parole, fait prendre un grand compas par le Messiah dans une
armoire du ciel pour tracer son ouvrage? Moi, j'estimerais celui qui a gâté
l'enfer et le diable du Tasse; qui déguise Lucifer tantôt en crapaud, tantôt
en pygmée; qui lui fait rebattre cent fois les mêmes discours; qui le fait
disputer sur la théologie; qui, en imitant sérieusement l'invention
comique des armes à feu de l'Arioste, fait tirer le canon dans le ciel par
les diables? Ni moi, ni personne en Italie, n'a pu se plaire à toutes ces
tristes extravagances. Le mariage du péché et de la mort et les couleuvres
dont le péché accouche font vomir tout homme qui a le goût un peu délicat,
et sa longue description d'un hôpital n'est bonne que pour un fossoyeur. Ce
poème obscur, bizarre et dégoûtant, fut méprisé à sa naissance; je le
traite aujourd'hui comme il fut traité dans sa patrie par les
contemporains. Au reste, je dis ce que je pense, et je me soucie fort peu
que les autres pensent comme moi. » Candide était affligé de ces
discours; il respectait Homère, il aimait un peu Milton. « Hélas! dit-il
tout bas à Martin, j'ai bien peur que cet homme-ci n'ait un souverain mépris
pour nos poètes allemands. -- Il n'y aurait pas grand mal à cela, dit
Martin. -- Oh, quel homme supérieur! disait encore Candide entre ses dents,
quel grand génie que ce Pococuranté! rien ne peut lui plaire. »
Après avoir fait ainsi la revue de tous les livres, ils
descendirent dans le jardin. Candide en loua toutes les beautés. « Je ne
sais rien de si mauvais goût, dit le maître: nous n'avons ici que des
colifichets; mais je vais dès demain en faire planter un d'un dessin plus
noble. »
Quand les deux curieux eurent pris congé de Son
Excellence: « Or çà, dit Candide à Martin, vous conviendrez que voilà
le plus heureux de tous les hommes, car il est au-dessus de tout ce qu'il
possède. -- Ne voyez-vous pas, dit Martin, qu'il est dégoûté de tout ce
qu'il possède? Platon a dit, il y a longtemps, que les meilleurs estomacs
ne sont pas ceux qui rebutent tous les aliments. -- Mais, dit Candide, n'y
a-t-il pas du plaisir à tout critiquer, à sentir des défauts où les
autres hommes croient voir des beautés? -- C'est-à-dire, reprit Martin,
qu'il y a du plaisir à n'avoir pas de plaisir? -- Oh bien! dit Candide, il
n'y a donc d'heureux que moi, quand je reverrai Mlle Cunégonde. -- C'est
toujours bien fait d'espérer », dit Martin.
Cependant les jours, les semaines s'écoulaient; Cacambo
ne revenait point, et Candide était si abîmé dans sa douleur qu'il ne fit
pas même réflexion que Paquette et frère Giroflée n'étaient pas venus
seulement le remercier.
Next: D'un Souper Que Candide et Martin Firent Avec Six Étrangers, et Qui Ils Étaient